Interview :Mgr Jean Michaël Durhône, évêque de Port-Louis…

by | Nov 27, 2023 | Actualités

« C’est dans le respect mutuel de leurs responsabilités que l’Église et l’État pourront servir le peuple qui leur a été confié »

« Nous devons reconnaître toutes les mesures prises par l’État mauricien durant la COVID, telles que le Wage Assistance Scheme » 

« Devenir évêque n’est pas une promotion, c’est se mettre au service » 

 

  • « Notre défi c’est toujours comment aider ces enfants en situation d’échec scolaire. »

 

  • « C’est dans le respect mutuel de leurs responsabilités que l’Eglise et l’Etat pourront servir le peuple qui leur a été confié »

 

  • « Pour que les jeunes puissent devenir des leaders, c’est important qu’il y ait des lieux de collaboration et de discernement entre les jeunes et leurs aînés »

 

  • « Pour la fête de Noël, j’irai dire la messe dans les prisons » 

 

  • « Si la répression des trafics est indispensable, il est aussi fondamental de travailler à la réhabilitation des victimes »

 

  • « Avec moins de prêtres comment apprendre à vivre l’Église autrement. » 

C’est dans un grand calme que nous avons rencontré cet homme si paisible cette semaine à l’Évêché de Port-Louis. Mgr Jean-Michaël Durhône préside à la destinée du diocèse catholique. Il se réjouit du soutien de la population mais aussi de l’accueil des catholiques à son égard. Comme nouvel Évêque, cette communion le rend très heureux et l’aide à vivre cette réalité pour faire face aux défis à venir. Dans l’entretien qui suit Mgr Durhône évoque sa mission et les chantiers prioritaires. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR JIMMY JEAN-LOUIS

Cela fait trois mois depuis que vous avez été officiellement ordonné Évêque du Diocèse de Port-Louis, comment vous sentez-vous dans ce nouveau rôle ?

Comme je l’avais dit aux Mauriciens au moment de ma nomination et le jour même de mon ordination épiscopale : « vous m’apprendrez à devenir évêque selon le cœur de Jésus le bon berger ». Et c’est vrai, j’entre pas à pas dans cette fonction d’évêque en apprenant des uns et des autres.

J’accueille cette nouvelle mission comme une grande confiance qui m’est faite, tout en étant conscient de la responsabilité qui m’incombe. L’évêque de Port-Louis a la charge d’un diocèse constitué de 49 paroisses, un diocèse qui est présent dans la vie de la société mauricienne à travers ses mouvements et services, sans oublier le partenariat avec l’État dans plusieurs domaines comme l’éducation, la pauvreté etc. Mais je ne suis pas seul pour accomplir cette mission. J’ai les conseils éclairés de mes proches collaborateurs et le soutien des prêtres et des fidèles qui prient pour moi.

Je suis heureux de vivre cette nouvelle page de ma vie.

Revenons à votre ordination épiscopale. Des milliers de Mauriciens avaient fait le déplacement à Marie Reine de la Paix pour assister à la messe. Qu’avez-vous ressenti face à ce soutien et cette communion populaire ?

J’ai été ému par la foule de fidèles et des Mauriciens de toute religion qui avaient fait le déplacement jusqu’à Marie-Reine-de-la-Paix et qui sont restés jusqu’à la fin de la célébration, malgré une pluie battante. À Agaléga comme à Rodrigues, également dans différents coins du monde (l’Italie, l’Australie, le Canada, la France entre autres) les fidèles s’étaient réunis devant un écran pour suivre la célébration.

Ce soutien des fidèles catholiques qui m’ont accueilli avec confiance, alors qu’ils me connaissaient peu ou pas du tout, m’a touché. Je leur suis profondément et humblement reconnaissant.

Déjà à l’époque nous disions que « Mgr Jean Michaël Durhône a déjà convaincu par son humilité, sa simplicité et son ouverture d’esprit ».  Vous êtes-vous attendu à une telle symbiose et une telle osmose avec le peuple catholique et les Mauriciens en général ?

Dès le départ, les fidèles m’ont en effet réservé un accueil chaleureux et enthousiaste et trois mois après mon ordination épiscopale, les Mauriciens, de toutes religions, me témoignent encore de leur amitié. Récemment, à l’occasion de la fête de Divali, j’ai eu l’opportunité de rencontrer et tisser des liens avec mes frères hindous. Tout cela est une source de joie.

Cependant, devenir évêque n’est pas une promotion, c’est se mettre au service. Comme dit le Psaume 130 ; « Je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux. Je tiens mon âme égale et silencieuse comme un petit enfant contre sa mère ».

Votre prédécesseur, Son Éminence, le cardinal Maurice Piat, vous a présenté « comme un homme de paix et un homme en paix ». Est-ce facile de le rester quand on a cette lourde tâche d’être le berger de l’Église catholique dans une société complexe comme l’île Maurice ? 

Bien sûr, il y a des situations difficiles à gérer, que ce soit au niveau de l’Eglise et au niveau du pays. Mais la paix demeure car je vis ces moments-là dans le dialogue et dans l’écoute des uns et des autres. Qui dit paix ne dit pas absence de tension et de crises.

Le pape François a une vision éclairante du pasteur, bon berger. Ainsi, il exhorte les prêtres et évêques « à être des bergers comme Jésus. C’est ce que Jésus attend de vous. Des pasteurs. Des pasteurs du peuple saint et fidèle de Dieu. Des pasteurs qui vont avec le peuple de Dieu : parfois devant le troupeau, , il guide, parfois il est au milieu parce qu’il vit avec les gens et d’autres fois, il est derrière pour accompagner ceux qui ont plus de mal à avancer ».

Le pape a aussi affirmé aux prêtres : « Si vous êtes proches du Seigneur, les uns des autres et du peuple de Dieu, si vous avez le style de Dieu – proximité, compassion et tendresse – n’ayez pas peur, tout ira bien ».

Dans la prière et sous le regard du Christ, je me mettrai humblement au service de la société mauricienne, particulièrement des plus pauvres et les opprimés.

Lors de votre homélie pour la messe de la St Louis, nous avons écrit : « Mgr Jean Michaël Durhône redéfinit la collaboration fructueuse entre l’Église et l’État au service de la dignité humaine… Pouvez-vous étayez dessus ?

L’Église comme l’État est au service du peuple mauricien. Elle est engagée avec l’État et tout gouvernement sur les enjeux de société : éducation, logements sociaux, enfants porteurs d’un handicap, réhabilitation des toxicomanes, la drogue entre autres. Ce partenariat a existé bien avant moi et il est appelé à perdurer, quel que soit le gouvernement en place.

Pour que ce partenariat soit fructueux il importe de respecter les attributions des uns et des autres. Je laisse à ceux qui sont en responsabilité le soin de prendre des décisions. Pour ma part, je m’intéresse aux personnes qui sont en détresse, les situations difficiles, pour faire avancer des enjeux de société.

C’est dans le respect mutuel de leurs responsabilités que l’Église et l’État pourront servir le peuple qui leur a été confié. Cette collaboration fructueuse entre l’Église et le clergé est ce que nous appelons un partenariat responsable.

Vous avez frappé fort en plaçant les marginaux au centre de votre mandat : les détenus, les drogués et les autres. Quel travail comptez-vous faire à ce sujet ?

En septembre, j’ai été à la rencontre des tontons à l’abri de nuit de Saint-Jean. J’y ai célébré la messe avec eux. En décembre je célèbrerai la messe à l’abri de nuit de Port-Louis et pour la fête de Noël, j’irai dire la messe dans les prisons. Je reçois aussi à mon bureau, à l’évêché, des personnes qui vivent des situations difficiles.

J’ai nommé le père Gérard Mongelard vicaire épiscopal pour le domaine social. Le père Mongelard est un prêtre de terrain qui travaille étroitement avec les services concernés pour trouver une issue aux problèmes des personnes sans-logis, des usagers de drogue etc. Avec lui, d’autres prêtres, diacres et laïcs, nous verrons ensemble comment l’Eglise peut être davantage une main tendue envers les exclus et ceux qui sont en marge de la société.

Parmi vos dossiers prioritaires ; l’éducation et la jeunesse. Pourquoi cette attention particulière à ces deux sujets ?

Un des premiers déplacements au lendemain de ma nomination comme évêque de Port-Louis, s’est fait dans un collège. J’ai eu l’occasion d’échanger avec les jeunes. Je suis convaincu que la réussite et l’intégration de nos jeunes passent par une éducation de qualité centrée sur l’humain pour les aider à réaliser leurs rêves pour un monde meilleur. C’est pour cette raison que, depuis près de 200 ans l’Église à Maurice est présente dans ce secteur. L’avènement du futur Lycée Polytechnique Professionnel, un projet qui nous est cher, rappelle aussi le besoin d’offrir plus de perspective aux jeunes en particulier ceux qui voudraient développer plus de compétences techniques.

Lors de ma visite dans un collège, j’ai eu l’occasion d’écouter les élèves de l’Extended Stream. Voilà ce qui m’a frappé – Ena ban zanfan ki pas kompran system. Fode ki nou tou met latet ensam pou truv enn solisyon pou zot. Bann zeness kapav avanse kan zot valorise, kan nu ena leker pou zot. Nou bizin aide zot deboute, marse ek galoupe couma Rosa Parks, Marther Luther King et Barrack Obama ti fer.’

Les jeunes sont notre première mission. Le Pape François a beaucoup insisté dessus quand il nous a visités en 2019. De plus, au lendemain du synode (exercice d’écoute et de consultations) au plan diocésain pour aller vers une Église plus dynamique et participative, les jeunes ont exprimé leur désir de jouer un rôle plus important dans l’Église. Cela trouve aussi écho dans le dernier discours du Pape aux dernières JMJ de Lisbonne : « comme la terre a besoin de pluie, l’Église et la société ont besoin des jeunes ». Les jeunes sont non seulement l’avenir mais aussi le présent. Personnellement, les jeunes m’aideront à devenir évêque. Je compte beaucoup sur leur contribution. Ils peuvent nous aider à demeurer joyeux dans l’espérance.

Pour que les jeunes puissent devenir des leaders, c’est important qu’il y ait des lieux de collaboration et de discernement entre jeunes et adultes.

Quelle est votre analyse de la situation socio-économique dans le pays actuellement ?

Sur le plan économique, nous avons montré une certaine résilience, nous devons reconnaître toutes les mesures prises par l’État mauricien durant la COVID, telles que le Wage Assistance Scheme pour tout type d’employés, afin de préserver l’emploi. D’autres mesures sociales, comme la pension et l’allocation pour les mères célibataires, témoignent d’une volonté de prendre soin des personnes les plus vulnérables de notre société.

Nous constatons également une reprise de l’économie. Cependant, en tant que pays où les importations sont importantes, cela a un impact sur le coût de la vie. Au niveau social, nous devons toujours faire attention à consolider le tissu social mauricien. Chaque citoyen est responsable de la l’harmonie sociale.

Il y a également le fléau de la drogue qui vous préoccupe. Que pensez-vous du combat que mène le gouvernement et les autorités à cet effet ?

J’ai dernièrement entendu le Premier Ministre déclarer qu’il fallait considérer les toxicomanes comme des personnes malades, ayant une addiction avec la drogue. Je salue cette prise de position qui rejoint aussi celle de l’Église.

Souvan mo tende, « guet sa dimoun la, li tomb dan ladrog, lisien pli bon ki li – less li mor kouma enn lisien ». Ce sont des paroles dégradantes qui ne respectent pas la dignité de personnes détruites par la drogue et de la même manière leurs familles et leurs enfants et leurs parents. Les toxicomanes ont besoin d’aide. Ce sont des gens en situation de faiblesse.

Si la répression des trafics est indispensable, il est aussi fondamental de travailler à la réhabilitation des victimes pour qu’elles retrouvent la dignité qu’elles ont perdue.

Et quid du rajeunissement des consommateurs de drogue. Que faut-il faire ?

L’augmentation des drogues synthétiques auprès des jeunes est inquiétante. Trop facilement accessible, elles font d’énormes dégâts. Le Pape François nous a mis en garde en 2019. Nous ne devons pas nous laisser voler le visage jeune de notre société par les marchands de morts. Il faut une action concertée. Toutes les forces vives doivent faire front avec l’État pour relever ce défi.

Le diocèse a ouvert en 2018 le Centre Frère René Guillemin dont la mission consiste à effectuer un travail de prévention contre l’abus et l’addiction aux drogues chez les jeunes de tout horizon en proposant des programmes de réhabilitation et d’accompagnement. Ce centre veut offrir une meilleure prise en charge et mettre les jeunes sur la voie de la guérison.

Dans ce combat de longue haleine, nous avons de la chance d’avoir le soutien et l’expertise de travailleurs sociaux crédibles et dévoués à la cause.

Quel serait, selon-vous, la contribution de l’église et des religieux dans ce combat ?

La place des chrétiens est d’être dans le monde, dans toutes ses réalités : social, économique, culturel, éducatif etc. C’est pourquoi j’ai nommé le père Gérard Mongelard vicaire épiscopal pour le volet social. Le père Mongelard tire la sonnette d’alarme à temps et à contretemps sur ce fléau qui détruit des familles.

Au sein de l’Église, nous avons déjà initié une série d’actions. Nous avons le Groupe A de Cassis et Lakaz A situé à Port-Louis ; le Centre de Solidarité et le Centre d’Accueil de Terre-Rouge qui effectue un travail important au niveau de la prise en charge des patients et de la prévention.

Prochainement, nous voudrions, avec le soutien du gouvernement, ouvrir un centre d’accueil pour personnes toxicomanes et leurs familles à Argy, à Flacq.

Je compte inviter les autres religieux pour voir quelles actions nous pouvons mener pour collaborer avec les autorités pour contenir ce fléau. Ce sera une opportunité pour nous de travailler ensemble, et de nous mettre au service de notre pays.

Quel sont les projets et les grands chantiers de l’église catholique en 2024 ?

Les grands chantiers resteront comment servir le pays. L’éducation, la jeunesse, et l’Église elle-même seront les grands chantiers de 2024. Le dossier important reste le domaine de l’éducation. À travers le partenariat avec l’État ce sera de continuer à servir le pays et la société mauricienne à travers nos écoles et les collèges que nous avions. Notre défi c’est toujours comment aider ces enfants en situation d’échec scolaire.

 

Nous souhaitons rencontrer Madame la ministre de l’Éducation pour voir comment trouver des chemins pour apporter notre aide que ce soit à travers les « extended classes » au niveau du primaire.

Deuxièmement ça reste la jeunesse qui est intrinsèquement liée. Éduquer les jeunes, c’est aussi leur donner des outils pour s’intégrer dans la société mauricienne.  C’est un grand défi depuis que nous sommes entrés en Synode dans le monde entier de former et mettre les jeunes dans la position de leadership et les instances de décision dans l’église. Ce n’est pas juste de donner la place aux jeunes mais les guider pour qu’ils puissent devenir des leaders. Il y a aussi l’écologie avec le projet de notre vicaire épiscopal, le père Jean Maurice Labour.

Le troisième chantier : c’est la lutte contre le fléau de la drogue. Déjà, on reconnaît qu’il y a une différence entre consommateur de drogue et trafiquants de drogue. Pour la première catégorie, un panel sera mis en place pour aider ceux qui veulent s’en sortir de cette addiction et de faire une réhabilitation. Nous sommes très heureux de vivre cette collaboration avec un partenariat avec le gouvernement aider et accueillir ces personnes à s’en sortir. Malheureusement avoir une jeunesse drug-free est très difficile. Par contre on peut trouver des moyens pour sensibiliser des jeunes en les proposant d’autres manières de s’épanouir sainement.

Il y a aussi d’autres enjeux au niveau de l’Église elle-même. L’Église est en train de vivre un synode qui a été lancé par le Pape François. Peut-être nous sommes en train de voir notre manière de vivre l’ Église avec nos propres réflexions. Entre la façon que nous avons organisé l’église à un moment donnée, est ce que cette structure peut tenir avec le nombre de prêtres que nous avons. Entre ceux qui vieillissent, ceux qui sont malades, il y a eu les décès. Avec moins de prêtres comment apprendre à vivre l’Église autrement.

 

 

 

 

 

 

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