Lettre pastorale 2022 – Bâtir des ponts pour un meilleur vivre ensemble Mars 04, 2022…

by | Mar 6, 2022 | Actualités, Economie, Politique

Chers frères et sœurs Mauriciens,

Deux ans ! Deux ans que nos vies respectives, celle de nos familles, de nos services

publics dont les hôpitaux et les écoles, de nos entreprises, de nos lieux de travail ont été

bouleversés par une pandémie que personne n’a vu venir. Deux ans que nous vivons

entre la peur de la maladie, l’insoutenable douleur de la perte de proches, d’amis, de

collègues, ces deuils difficiles à faire, et l’espoir de voir le bout de ce tunnel interminable

dans lequel notre humanité s’est retrouvée. Deux ans pendant lesquels nous avons

courageusement tenu bon, accepté les restrictions de liberté et connu la fermeture de

frontières.

 

Vous avez dû prendre sur vous pour vous adapter et pour chercher à maintenir une

certaine qualité de vie au milieu des restrictions sanitaires. Vous avez fait preuve

également d’une grande solidarité pour parer aux premières nécessités de ceux et celles

qui arrivaient difficilement à garder la tête hors de l’eau.

 

La vie de l’Eglise et celle des autres religions n’a pas été épargnée par cette pandémie.

Pour la troisième année consécutive, les grandes fêtes religieuses hindoues et

musulmanes et pour nous, chrétiens, le Carême et la fête de Pâques – ces moments qui

nous sont si chers – devront être vécus sans les grands rassemblements qui sont les

temps forts de notre vie de foi.

 

Il faut reconnaître que la gestion de la pandémie tant sur le plan sanitaire que sur celui

de ses répercussions économiques a donné beaucoup de fil à retordre aux autorités de

l’Etat. Elles ont dû redoubler d’efforts, trouver des solutions pour faire face à cette crise

sanitaire, maintenir le pays à flot et relancer l’économie. On peut comprendre qu’une

navigation à l’œil a constitué une épreuve de taille dans un contexte planétaire inédit, et

dans un quotidien à ce point imprévisible que chaque jour apportait son lot de

nouveaux défis. Les autorités y ont fait face avec courage et ténacité.

 

Reconstruire dans le dialogue

Cependant dans tout ce remue-ménage, le dialogue social et la transparence ont été des

victimes collatérales de cette gestion compliquée de la crise sur plusieurs fronts à la fois.

Maintenant que nous entrons dans des eaux plus calmes, il est temps de redonner du

souffle au dialogue démocratique, d’encourager une large concertation sociale pour

mobiliser toutes les énergies en vue d’une reconstruction – pas seulement économique.

Plus ou moins à la même période, l’Eglise elle aussi est passée par une crise grave : celle

du scandale des abus sexuels sur mineurs de la part des prêtres et des religieux, et celle

du manque d’écoute et de soutien aux victimes de ces abus. Cette crise a fait apparaître

 

un dysfonctionnement grave dans notre manière de vivre ensemble en Eglise et dans

notre style de gouvernance.

 

D’où l’appel pressant du Pape François à nous remettre en question et à nous engager

dans un processus de concertation et de dialogue – appelé synode – pour donner un

nouveau souffle à la vie et à la mission de l’Eglise.

 

Le fait que l’Eglise et la société soient touchées simultanément par le même genre

d’interpellation me conduit à reconnaître combien facilement nous pouvons être

aveuglés par le mirage d’un bien-être en surface sans voir les « carias qui rongent notre

poteau » et qui risquent, en le faisant pourrir, de mettre en péril l’édifice démocratique

de même que l’édifice ecclésial.

 

Pour nous chrétiens, le Carême est un temps favorable pour accueillir une telle remise

en question ainsi que l’invitation, qui va avec : convertir notre manière de vivre en Eglise

et en même temps contribuer à donner un nouveau souffle à notre vivre ensemble

démocratique.

 

La dignité d’un peuple

La grande crise socio-économique qui s’est abattue sur nous dans le sillage de la

pandémie Covid 19, nous a invités à réfléchir. Elle met à nu notre vulnérabilité

commune. Elle révèle la fragilité des sécurités éphémères sur lesquelles nous nous

étions appuyés. Elle fait apparaître comment notre bien-être nous avait confinés dans

des bulles d’indifférence[1], négligeant ainsi ce souci de l’ensemble, cette attention aux

souffrances qui nous entourent, cette culture de la rencontre et du dialogue qui

renforcent tellement la vitalité d’un peuple. Au cœur de ces manquements, nous

chrétiens, croyons dans un Dieu qui fait alliance avec son peuple en chemin. Cette

proximité nous réveille et nous invite à entendre à travers la crise l’appel à renforcer

notre sens d’appartenance au peuple mauricien.

 

 

Un peuple est plus qu’un pays ou qu’une nation. Il ne se réduit pas simplement à la

somme des habitants d’un même territoire, détenteurs d’un même passeport. Un

peuple est une réalité vivante, fruit de la rencontre d’éléments disparates, une réalité

qui naît et grandit dans les luttes, les rencontres et les difficultés partagées au long

d’une histoire commune. Un peuple peut avoir des désaccords, des différences

profondes, mais il peut aussi marcher ensemble à partir du moment où ceux qui le

composent entendent l’appel d’un destin commun et décident de vivre ensemble. Or,

cette décision n’est possible que si elle repose sur un socle de valeurs fondamentales

telles que le respect de la dignité de la personne humaine, l’amour de la liberté, la

démocratie, le sens de la justice et de la solidarité, la défense de la famille, etc. Se

connaître en tant que peuple c’est être conscient de quelque chose de plus grand qui

nous unit, ce NOUS qui s’appuie sur les trésors de nos origines ethniques pour ne faire

qu’UN. Un peuple ne peut se réduire à une identité juridique.[2].

 

C’est pourquoi nous pouvons dire qu’un peuple, notre peuple, a une âme, une

conscience. Celle-ci s’est forgée à des moments clés de notre histoire, lors des efforts

partagés par tous pour franchir un cap difficile sur le chemin du développement, ou des

épreuves nationales surmontées ensemble. Cette conscience se réveille, est alertée

lorsque notre République est touchée dans son intégrité territoriale, dans ses

institutions, dans son environnement. On pourrait parler de moments « fondateurs » ou

de « refondation » dans la mesure où, pris en pleine tourmente, le peuple vit un sursaut,

retrouve sa dignité et s’appuie sur ses valeurs fondamentales pour sortir grandi de

l’épreuve. Nous pourrions transformer cette pandémie en un tel moment de

refondation en profitant de l’occasion pour encourager un large dialogue social sur les

défis qui sont les nôtres en cette période d’après Covid qui s’ouvre devant nous.

 

L’Eglise au service du peuple

L’Eglise est imbriquée dans le peuple mauricien. Elle n’est ni à côté ni au-dessus de lui,

mais avec lui sur le chemin de l’Histoire. Elle partage ses joies et ses espoirs, ses

tristesses et ses angoisses, car il n’y a rien d’humain qui ne trouve écho dans le cœur des

disciples du Christ[3]. Sa mission n’est pas de faire la leçon au peuple mais de se faire

proche de lui, et de le servir en transmettant le trésor de l’Evangile.

 

C’est ce que Jésus a fait dans la Palestine de son temps. En tant que citoyen d’un pays

occupé où le peuple était en proie à des tensions sociales et politiques, Jésus ne prenait

pas parti pour l’une ou l’autre des factions en présence. Il ne tenait pas compte de la

couleur politique de son interlocuteur, ni de son rang social, ni de son appartenance

ethnique. Il voyait dans chaque homme et chaque femme qu’il rencontrait une

personne humaine créée à l’image de Dieu, porteur de talent et capable d’apporter une

contribution. Jésus respectait la dignité de chaque personne, il savait l’interpeller en

s’adressant à sa conscience. Il aimait son peuple et pouvait ainsi lui parler librement, en

toute franchise.

 

L’exemple de Jésus interpelle et inspire l’Eglise aujourd’hui dans sa relation avec le

peuple mauricien. Engageons-nous avec notre peuple pour relever nos défis communs,

humblement comme un pauvre de cœur, avec passion comme un affamé de justice,

avec patience comme un artisan de paix (Mt 5, 1-8).

 

Le bien commun comme boussole

Le dialogue social est trop dominé aujourd’hui par des bipolarisations, par des guerres

des chefs de clans qui se font face dans une forme de brutalité majorité/opposition,

Etat/société civile, secteur privé/secteur public, média pro gouvernement/média anti

gouvernement, etc.

 

Chacun veut marquer des points, cherche à se justifier, est prompt à s’offenser. Des

interventions de notre politique, de notre société civile, de nos médias ressemblent

parfois à un long match assourdissant dans lequel chacun veut « annuler » son

adversaire et trouve sa sécurité en discréditant les autres. Cette polarisation engendre

une paralysie de la pensée et de l’action dans la vie publique[4]. Le peuple est réduit à

un rôle de spectateurs à qui on réserve un match ennuyeux. Les débats d’idée sont

surclassés par les querelles partisanes dans lesquelles l’émotion d’appartenance à une

communauté ou à un parti prime sur des projets de société argumentés qui répondent

aux défis de notre époque.

 

Il est temps de s’élever au-dessus de nos intérêts particuliers, politiques, économiques

ou culturels, et donner la priorité au bien commun dans la réflexion sur des questions

telles que la révision du découpage actuel des circonscription électorales, du système

électoral actuel du « first post the post », de l’obligation faite aux candidats d’une

élection de déclarer leur appartenance à une des 4 communautés (Hindou, Musulman,

Chinois, Population Générale), l’absence de régulation de financement des partis

politiques. Toutes ces questions sont restées sans réponses sous tous les

gouvernements depuis l’indépendance et les attentes du peuple sont en souffrance

depuis des années par manque de volonté politique.

 

Ce bien commun est aussi la boussole essentielle pour pouvoir avancer dans le débat sur

la question de l’indépendance de nos institutions et des dispositions à prendre pour la

protéger. La santé d’une démocratie dépend essentiellement de cette indépendance. Si

la confiance en ces institutions est le moindrement entamée, c’est tout l’édifice

démocratique qui est fragilisé et deviendra très vulnérable devant les assauts de divers

intérêts particuliers.

 

La responsabilité de l’électeur

Les électeurs, citoyens de la société civile, ont aussi leur responsabilité dans ce

dysfonctionnement de notre démocratie. Ils sont trop nombreux à chercher auprès des

politiques des faveurs personnelles, des privilèges claniques au mépris du bien commun.

Certains d’entre nous sont les premiers à inciter nos élus à satisfaire nos intérêts

particuliers. Il est courant d’entendre un électeur demander à un candidat lors d’une

élection : « Ki ou pou fer pou mwa ? » La vraie question pourtant est « Ki ou pou fer pou

nou pei ? ».

 

A force de demander des faveurs personnelles et de croire que notre avancement ne

peut dépendre que d’un « backing », nous faisons de nos institutions publiques et

privées un club de protégés, lesquels, quand ils sont en place, ne font que protéger leurs

protecteurs. La boucle est bouclée.

 

Comme pour les politiciens, l’exigence du bien commun doit être la première

revendication de l’électorat. C’est cette passion partagée pour le bien commun qui

donne du souffle à une démocratie. Cela est d’autant plus vital que devant les séquelles

de la crise sanitaire, économique, sociale entraînée par la Covid-19, il y a urgence. Or,

qui dit urgence dit la nécessité de se rencontrer, de s’écouter, de se parler pour ouvrir

des chemins d’espérance pour tous. L’absence de dialogue sincère dans notre culture

 

publique rend encore plus difficile la création d’un horizon commun vers lequel nous

pourrions avancer ensemble.

 

Le défi d’un dialogue constructif

On peut comprendre que, dans un dialogue, chaque parti arrive avec des intérêts, mieux

des projets particuliers. Mais si nous nous mettons autour d’une table, c’est pour se

faire confiance et chercher ensemble le bien commun du peuple. Il faut être convaincu

que c’est en cherchant d’abord le bien commun que ses propres intérêts seront le mieux

servis et non le contraire.

 

Il ne s’agit pas de nier le conflit omniprésent, mais de le confronter, de nous engager

dans le désaccord en cherchant à empêcher une paralysie de la pensée ou de l’action. Il

s’agit de s’entraîner à voir dans une opposition, non pas une contradiction qui cherche à

annuler ma position, mais une proposition autre (ou une contra-position)[5] qui peut

révéler une part de vérité. Et c’est souvent de la rencontre entre ma part de vérité et

celle de mon opposant que jaillissent la lumière et le déclic qui nous mettent sur un

chemin d’espérance. L’opposition politique est un pilier essentiel de la démocratie. Elle

est totalement légitime. De même que des médias libres et critiques. Trop souvent, les

gouvernements sont réfractaires à cette liberté, nécessaire pourtant, pour relever les

défis communs auxquels nous sommes tous confrontés. Il faut du courage pour

renoncer à « faire campagne » de manière permanente ou à être obsédé par son

triomphe personnel. Le vrai patriote reste humble et cherche honnêtement ce qui peut

bénéficier à l’ensemble du peuple, et non pas simplement ce qui peut lui faire marquer

des points sur l’échiquier politique.

 

Ce dialogue patient et désintéressé pouvait se faire autrefois dans les Select Committees

de l’Assemblée Nationale où des parlementaires provenant des deux côtés de la

chambre se rencontraient pour creuser une question et chercher une solution

acceptable aux parties en présence. Le fait que cette manière de procéder ait

pratiquement disparu en dit long sur le déficit de dialogue démocratique qui a cours

aujourd’hui dans le pays.

 

Des médias à la recherche de la vérité

Les médias locaux ont un rôle primordial à jouer pour populariser ce dialogue. Dans

notre société où les réseaux sociaux – trop souvent mal utilisés et devenus véhicules

d’outrances et de rumeurs – prennent de plus en plus d’importance, il est nécessaire de

donner accès à des espaces d’échanges où la parole est mesurée, où une confrontation

d’idée peut avoir lieu dans le respect du contradicteur. Chaque média est bien entendu

libre de choisir sa voie. Mais cette liberté, ce droit souvent brandi, n’existe qu’avec des

devoirs. Droits et devoirs sont indissociables. Et le premier devoir est la recherche de la

vérité, celle qui fait sortir de l’obscurité, qui libère.

Des médias qui se veulent représentatifs du peuple mauricien doivent être en mesure

de montrer avec honnêteté, de bonne foi, ce qui fonctionne et ce qui ne va pas.

 

Valoriser les moments de solidarité par exemple, permet de montrer tout ce que nous

sommes capables de réaliser ensemble face à l’adversité de la pandémie, des

inondations, des cyclones. Choisir ce ciment qui nous unit est tout aussi nécessaire que

les informations moins réjouissantes. Trouver cet équilibre, reflet de nos vies, requiert

du discernement de la part des décideurs, un courage éditorial également, une réflexion

profonde sur le rôle vital des médias dans notre pays pour contribuer au vivre ensemble.

Ceci fera progressivement reculer les discours de haine qui se propagent, illustrera la

force du mauricianisme, réduira la portée des appels au repli ethnique qui tendent à

prendre racine en temps de crise.

 

Devant la complexité et l’interconnexion des problèmes soulevés dans le sillage de la

pandémie, saisissons l’occasion pour ouvrir les fenêtres de dialogue et laisser entrer l’air

frais de la fraternité et de l’amitié sociale qui nous donnera un nouveau souffle.

Aujourd’hui, entendrons-nous monter à travers cette crise l’appel à réfléchir sur notre

avenir commun, à dialoguer et à agir ensemble comme un peuple conscient de sa

dignité ? Saurons-nous « abandonner l’isolement de l’individualisme, sortir de nos

propres « petites lagunes », pour nous jeter dans le large fleuve d’une réalité et d’un

destin dont nous faisons partie, mais qui nous dépasse aussi ? »[6].

Ne laissons pas passer ce moment de refondation. Qu’on ne dise pas dans les années à

venir qu’en réponse à la crise du coronavirus nous n’avons pas su agir ensemble et

restaurer ainsi la dignité de notre peuple.

 

Le rêve démocratique chez les jeunes

Il y a chez les jeunes du rêve, une énergie démocratique avec des demandes d’égales

représentations ou participations, de dignité des personnes. « Toute cette énergie

démocratique existe, mais elle demeure « infrapolitique » : elle se joue en dehors des

institutions. Les réinventer sera tout l’enjeu de ces prochaines années »[7].

Cela est d’autant plus urgent dans le contexte de l’explosion des moyens de

communication, largement maîtrisés et utilisés par les jeunes générations. Si leur

demande de liberté, de justice ou d’équité, ne trouvent que les réseaux sociaux pour se

défouler avec des excès propres à ce type de communication, le défoulement

émotionnel prendrait le pas sur le débat démocratique argumenté.

 

De plus, traiter les abus de liberté de parole uniquement par la répression judiciaire

frigorifie les aspirations légitimes. Pour donner une chance à ce rêve démocratique de

se concrétiser à Maurice, il nous faut renforcer les institutions de dialogue social. En

particulier avec les jeunes générations. Elles sont en première ligne, pour donner du

souffle à notre vivre ensemble démocratique et nous ouvrir aux défis du 3e millénaire.

 

Les adultes d’aujourd’hui ont intérêt à les écouter sur les questions qui commencent à

émerger et qui concernent spécialement leur avenir. Ces questions demandent une

réflexion longue pour arriver à des réponses adaptées.

 

Les jeunes de leur côté ont besoin de s’initier à l’exercice de leur responsabilité politique

de citoyens. Cela demande d’y consacrer du temps, de choisir des filières d’études et de

travailler en équipe en faisant le va et vient entre la théorie et la pratique. Certains le

font déjà sur des enjeux comme l’écologie ou la solidarité avec les plus démunis. Leur

générosité les ouvre déjà au souci du bien commun. Il s’agit justement pour eux de

s’exercer à servir le bien commun du pays, à comprendre les obstacles qu’on rencontre

sur cette route et à chercher comment les surmonter.

 

Un dialogue confiant ouvert entre les anciens, « les gardiens de la mémoire » et les

jeunes qui font avancer l’histoire peut ouvrir des perspectives politiques saines qui ne se

contentent pas de gérer le présent avec des rapiècements ou des solutions

d’apaisement à court terme. Les jeunes ont leur contribution à apporter dans cette

quête de sagesse et de créativité qui veut assurer leur avenir.

 

S’engager sur ce chemin de dialogue signifie labourer le sol dur du conflit et du rejet

pour cultiver les semences d’une paix durable et partagée. A chaque époque la paix est

à la fois un don du ciel et le fruit d’un engagement commun. Entre l’indifférence égoïste

et la protestation violente, une option est toujours possible : se rencontrer, se parler,

discerner ensemble et devenir ainsi des artisans de paix[8].

 

La synodalité antidote du cléricalisme dans l’Eglise

Si l’Eglise a un rôle à jouer en temps de crise, c’est bien de participer à la recherche d’un

vivre ensemble démocratique plus sain dans notre pays. Pour jouer ce rôle, l’Eglise a

besoin elle-même de se remettre en question et de reconnaître qu’elle aussi a ses

faiblesses. En effet, nous ne pouvons pas oublier la souffrance vécue par des personnes

mineures et des adultes vulnérables « à cause d’abus sexuels, d’abus de pouvoir et de

conscience commis par un nombre important de prêtres et de personnes consacrées

»[9]. De plus, devant la douleur de nos frères et sœurs blessés dans leur chair comme

dans leur esprit, trop longtemps l’Eglise n’a pas su suffisamment écouter le cri des

victimes, ni les protéger comme il l’aurait fallu. Il s’agit de blessures profondes, difficiles

à guérir, pour lesquelles nous ne demanderons jamais assez pardon[10]. Jésus lui-même

interpellait déjà les autorités religieuses de son temps sur des abus de pouvoir. « Ils

attachent de lourds fardeaux, difficiles à porter et les mettent sur les épaules des

hommes, mais eux-mêmes refusent de bouger un doigt pour les aider à porter ce

fardeau » (Mt.23,4).

 

Dans une lettre au peuple de Dieu du 20 août 2018, le Pape François nous invite à

reconnaître qu’à la source de ces abus et de ce manque d’égard envers les victimes, il y

a le poids d’une culture imprégnée de cléricalisme, où trop de pouvoirs sont concentrés

sur les seuls prêtres, où les décisions sont préparées et sont prises dans des cercles trop

restreints, où la hantise de la réputation de l’Eglise a conduit à négliger une écoute et un

respect élémentaire des personnes blessées par les abus. Cette culture héritée du passé

et pas assez remise en cause a eu pour conséquences des formes tordues d’exercice de

l’autorité sur lesquelles se sont greffées différents types d’abus (abus de pouvoir, abus

économiques, abus sexuels).

 

Mais au cœur de toute cette souffrance endurée par les victimes, et de toute la honte

éprouvée par le peuple de Dieu, est en train de germer le désir de trouver dans la crise,

l’appel et le déclic pour « refonder le chemin de la vie chrétienne et ecclésiale »[11]. Si,

à la source de tout le mal causé par les abus, il y a cette concentration du pouvoir de

décision entre les mains du clergé, notre responsabilité ne consiste pas seulement à

nous convertir personnellement. Nous devons aussi reconnaître que « ce chemin de

conversion est impensable sans la participation active de toutes les composantes du

Peuple de Dieu »[12]. D’où l’appel pressant à accueillir avec joie le désir des jeunes

d’agir à l’intérieur de l’Eglise, et à accéder à une plus grande valorisation du rôle des

femmes dans la réflexion et les décisions de l’Eglise.

 

Marcher ensemble pour renouveler l’Eglise

C’est pour agir sur la cause profonde du mal que le Pape François nous demande

clairement d’adopter désormais la « synodalité » comme mode de vie et de

fonctionnement dans l’Eglise. Cette expression veut dire « marcher ensemble ». Ce dont

il s’agit, c’est d’adopter l’habitude de réfléchir, de discerner et de décider ensemble

entre laïcs, prêtres et religieux, à différents niveaux de la vie de l’Eglise. Cette manière

de faire s’impose aujourd’hui comme l’antidote au cléricalisme et comme LA voie pour

permettre un vrai renouvellement de l’Eglise sous l’action de l’Esprit.

 

C’est dans cet esprit que le Pape François a convoqué toute l’Eglise à se mettre en

synode depuis octobre 2021 et jusqu’à octobre 2023. Il ne nous invite pas à discuter du

thème de la synodalité mais à faire l’expérience concrète de marcher ensemble en Eglise

pour discerner quels sont les pas en avant que chaque diocèse, chaque paroisse, chaque

communauté religieuse, chaque mouvement/service peut faire pour avancer sur ce

chemin de conversion pour une « refondation de la vie ecclésiale ». La fécondité de ce

chemin « dépend pour une large part du choix que nous ferons d’entreprendre ou de

participer à des processus d’écoute, de dialogue, de discernement communautaire

auxquels tous et chacun peuvent contribuer »[13].

 

La conviction derrière ce synode c’est que lorsque la vie et la mission de l’Eglise sont

portées par des évêques, des laïcs, des prêtres, des diacres, des religieux(ses) qui prient,

se concertent, s’écoutent et discernent ensemble, alors les conditions sont réunies pour

que l’Eglise soit fidèle à l’Esprit qui la guide sur les chemins de la mission.

Ce synode invite à mettre en dialogue les différents groupes et les différentes tendances

au sein de l’Eglise. Il invite aussi l’Eglise à s’ouvrir à l’écoute de ceux qui ne la

fréquentent pas, à nos frères et sœurs d’autres Eglises chrétiennes et d’autres religions.

 

Eux aussi peuvent avoir des choses à nous dire. Dans ce genre de voyage, il y a souvent

des surprises et nous devons nous y préparer dans une grande confiance en l’Esprit.

Comme le dit le document préparatoire au Synode « il est clair que le but de ce Synode

n’est pas de produire davantage de documents. Il vise plutôt à inciter les gens à rêver de

l’Eglise que nous sommes appelés à être, à faire fleurir les espoirs des gens, à stimuler la

confiance, à panser les blessures, à tisser des relations nouvelles et plus profondes, à

apprendre les uns des autres, à construire des ponts, à éclairer les esprits, à réchauffer

les cœurs et à redonner de la force à nos mains pour notre mission commune »[14].

C’est pourquoi, j’invite instamment mes frères et sœurs chrétiens à participer à ce

Synode. Apportez votre expérience de vie en Eglise, avec ses joies, ses peines, partagez

votre espérance, votre discernement. Rejoignez vos frères et sœurs, y compris ceux

d’autres confessions, qui sont eux aussi à la recherche d’un chemin de lumière. Ecoutez-

les attentivement, apprenez les uns des autres, soutenez-vous mutuellement. En ce

temps de restrictions sanitaires où nous sommes encore privés des grands

rassemblements ecclésiaux que nous aimons et qui nous font du bien, profitez de

l’occasion qui nous est donnée pour découvrir aussi une beauté plus discrète dans

l’Eglise ; celle qui apparaît de manière souvent inattendue dans des groupes restreints,

au carrefour d’une rencontre, d’une parole d’amitié ou d’encouragement, d’un soutien

partagé, d’un geste fraternel, d’une réconciliation. C’est maintenant le temps favorable,

c’est aujourd’hui le jour du salut : goûtez à la joie d’écouter ensemble l’Esprit qui nous

parle à travers l’écoute de nos frères et sœurs qui écoutent ensemble la Parole de Dieu.

Faisons confiance à cet Esprit de tendresse et de miséricorde, c’est lui qui renouvelle

l’Eglise et la fait porter du fruit on ne sait comment. « Sa puissance aime vraiment se

déployer dans notre faiblesse » (2 Cor 9).

 

Faire confiance à l’Esprit

Pour faire un bon chemin ensemble, il faut à la fois parler avec franchise et courage et

entrer dans l’humilité de l’écoute. N’ayez pas peur de l’interpellation mutuelle entre

prêtres, religieux(ses) et laïcs. Ce « marcher ensemble » est une expérience d’accueil de

l’Esprit. C’est pourquoi un ancrage personnel dans la prière, l’écoute de la parole de

Dieu et l’Eucharistie s’avère essentiel. Tout en nous écoutant mutuellement, cherchons

à reconnaître les fruits de l’Esprit, telle la joie, la paix, la créativité, l’élan missionnaire, la

communion fraternelle au-delà des divergences.

 

Marcher ensemble à l’écoute de l’Esprit, c’est aussi accepter d’avancer sur un chemin

non tracé d’avance, un chemin qui peut élargir ma vision, m’inviter à certains

déplacements. N’ayons pas peur d’être pris à contre-pied. Accueillons avec confiance ce

que nous n’attendons pas. C’est ainsi que « l’Esprit, qui souffle où il veut » (Jn 3),

façonne en nous un cœur nouveau, un esprit nouveau.

 

Cette manière de marcher ensemble est un art qui ne peut se développer dans l’Eglise

sans des leaders (prêtres, religieux(ses) et laïcs) formés qui exercent un nouveau style

de leadership non plus vertical et clérical mais plus horizontal et collaboratif. Un

leadership de service qui conçoit l’autorité non comme une force d’imposition mais

comme une force qui libère la créativité et encourage la participation de tous, selon le

charisme de chacun.

 

Merci à ceux et celles qui se sont déjà mis en route et aux autres qui se mettront en

route durant le Carême. L’Eglise a vraiment besoin de vous, de votre participation, de

votre partage, de votre écoute. Comme disait le Pape François, ce chemin synodal est le

chemin que Dieu attend de l’Eglise du troisième millénaire.

Un souffle d’espérance enraciné dans l’histoire de notre peuple

Exposée qu’elle est aux mêmes secousses qui fragilisent notre démocratie, l’Eglise en se

remettant en question à travers le synode, apporte sa petite pierre à l’élaboration d’un

vivre ensemble plus démocratique. Nous sommes tous Mauriciens, tous frères, vivant

les mêmes fragilités et les mêmes rêves.

 

Depuis la colonisation jusqu’à la période post Indépendance, notre peuple est passé par

plusieurs crises de maturation. Plus proche de nous, la marche vers l’Indépendance a

été une crise qui paradoxalement a contribué à forger notre identité nationale au-delà

des clivages communautaires. Notre population a pris à bras le corps les défis de cette

Indépendance et aujourd’hui tous les Mauriciens sont heureux et fiers d’être un peuple

indépendant. Le passage de notre économie de monoculture à la diversification n’a pas

été sans perturbations. Cette mutation porte aujourd’hui des fruits. Les années 90 ont

été témoins d’une crise sociale avec la prise de conscience de l’extrême pauvreté du

monde créole avec comme révélateur le décès du chanteur et artiste Kaya. C’est à partir

de là que nous avons inventé de nouvelles institutions d’accompagnement social et

avons reconnu la dignité de la langue créole, notre langue nationale.

 

A chaque fois, grâce à ce génie mauricien toujours prêt à se manifester, nous avons

réussi à saisir dans la crise elle-même l’occasion de refonder notre vivre ensemble. Forts

de cette histoire commune forgée main dans la main, nous pouvons dire que nous avons

les capacités et la détermination nécessaires pour gérer la crise présente. Que Dieu nous

donne la sagesse et l’énergie nécessaires pour que, de la crise présente, jaillisse un

sursaut patriotique qui nous pousse à renouer avec nos valeurs fondamentales et

refonder notre vivre ensemble démocratique sur des bases solides. Avançons ensemble

pour notre République de Maurice !

+ Cardinal Maurice E. Piat

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