Les jeunes et la politique: Je t’aime, moi non plus…

by | Aug 18, 2020 | Opinion, Politique

Désintérêt, dégoût, déception. Voilà des mots qui qualifient bien le sentiment de beaucoup de jeunes envers la politique. Bien qu’ils ne soient pas totalement dépolitisés, l’engagement des jeunes dans la politique active baisse d’année en année. D’ailleurs, selon un sondage réalisé par Transparency Mautitius, il y a quelques années de cela, on découvre que 58% des jeunes Mauriciens expriment un désintérêt pour la politique. Pourquoi la jeunesse mauricienne est déchantée par la politique ? Observateurs politiques et sociétés civiles donnent leur point de vue….
Feizal Jeeroobarkhan, membre de Think Mauritius et observateur politique :
« Il n’y a aucun modèle de politicien qui peut inspirer les jeunes »
« Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout ». Près de 6 siècles plus tard, cette citation de Machiavel, un théoricien de la politique, a une résonance particulière aujourd’hui. En effet, les jeunes Mauriciens ne semblent pas totalement impliqués et écoutés dans ce domaine. Abstention, défiance, montée des populismes ou encore mobilité électorale sont directement associées à la relation que les jeunes entretiennent avec la politique aujourd’hui. L’observateur politique et membre de l’ONG Think Mauritius, Feizal Jeeroobarkhan croit en savoir les raisons qui poussent les jeunes à avoir une méfiance a la politique.
D’emblée, Feizal Jeeroobarkhan estime que la majorité des jeunes Mauriciens ne s’intéressent pas à la politique avec raison. « La majorité de nos jeunes sont des illettrés de la politique. Il n’y a aucun cursus scolaire ou encore moins un débat à l’école pour expliquer les jeunes sur c’est quoi la politique et ses enjeux. C’est pour cette raison que la grande majorité de nos jeunes ont eu opinion défavorable à la chose politique », regrette le pédagogue. Ce dernier confie que c’est grâce au débat politique dans les écoles dans les années 70 qu’on a vu des personnes comme Juneid Jeeroobarkhan et Paul Bérenger, qui étaient jeunes à l’époque, qui se sont intéressée par la politique.
Le membre de Think Mauritius confie qu’il existe bien d’autres facteurs qui peuvent faire les jeunes à avoir du dégoût envers la politique. Premièrement, il dit constater que la plupart des politiciens ne prennent pas en compte l’opinion des jeunes. Ensuite, il affirme que le mauvais comportement de certains politiciens au parlement peut également amener les jeunes à avoir du dégout politique. « Les allégations de fraude et de corruption, le transfuge, l’absence de l’intégrité de certains politiciens sont autant de facteurs qui peut forcer les jeunes à avoir une opinion négative de la politique », confie le pédagogue.
Feizal Jeeroobarkhan estime qu’il n’y a pas vraiment un modèle de politicien qui peut inspirer les jeunes mauriciens. « Valeur du jour, je ne vois aucun politicien mauricien qui a le calibre des personnalités comme Gandhi ou Nelson Mandela ou Che Guevara qui ont inspiré toute une génération de jeunes », affirme-t-il. « Au lieu d’être des rôles modèles pour les jeunes, certains leaders politiques veulent faire alliance avec comme objectif de prendre le pouvoir et de la garder la plus longtemps possible », a-t-il déclaré. « Il y a même un leader politique que le peuple a rejeté à deux reprises lors des élections générales. Ce leader politique ne veut pas céder sa place à un jeune. Les affaires du pays et le sort des jeunes passent en second plan pour ce genre de politicien », regrette-t-il.
Dominique Pierre, diplômée en sciences sociales et militante des droits humains
Dominique Pierre, diplômée en sciences sociales et militante des droits humains, aborde dans le même sens que le pédagogue. « Sur ce que j’ai pu observer, ces derniers temps, je peux dire que les jeunes ont un certain dégoût de la politique traditionnelle, ce qui n’est pas étonnant. La qualité de prestation de certains de nos horribles parlements à l’Assemblée nationale laisse vraiment à désirer », fulmine-t-elle.
Selon la militante des droits humains, les jeunes sont blasés par l’attitude des partis politiques actuels. « Le baratin des politiciens actuels n’intéresse plus les jeunes. La plupart des partis politiques sont essoufflés et peinent à attirer les jeunes. Il n’y a plus de débats pour l’avancement du pays. Ils ne font que se catapulter des attaques personnelles comme dans un cours de récré », déclare-t-elle. D’ajouter : « les jeunes pensent que la politique est sale à cause des fausses promesses, les alliances et cassures répétitives qui ne font que détériorer l’image de la politique ».
D’autre part, la diplômée en sciences sociales estime qu’avec les nouveaux outils technologiques comme le smart phone, tablette entre autres, les jeunes d’aujourd’hui sont devenus en quelque sorte des ”paresseux” et n’ont aucune vision pour l’avenir de leur pays. « Les revendications des collégiens de 1975 et ceux de la présente génération sont différentes. À l’époque, il y avait de grosses inégalités dans notre système éducatif. Les jeunes de l’époque ont tout fait pour qu’il y ait un vrai changement », confie Dominique Pierre. Malheureusement, dit-elle, la présente génération des jeunes est différente. En effet, les jeunes d’aujourd’hui préfèrent s’exprimer sur les réseaux sociaux que faire entendre leur voix dans les rues.
Avec le Covid-19, Dominique Pierre estime qu’il faut faire comprendre aux jeunes que la conscience politique est importante car elle leur permettrait de mieux pouvoir choisir leurs représentants. « Je pense que les jeunes ont leur rôle à jouer en politique. Mais, il faudrait qu’on les implique dès leur plus jeune âge comme par exemple l’enseignement de l’histoire et de la politique locale dans les écoles », renchérit-elle.
Dominique Pierre estime qu’il faudrait également encourager un plus grand nombre d’étudiants à opter pour les études en sciences sociales et Humaines afin qu’ils puissent approfondir leur connaissance dans la politique, et même, d’aller plus loin dans ce secteur. « Je pense qu’il n’y a pas d’autre moyen que l’éducation pour encourager les jeunes à la politique », conclut-elle.

Jocelyn Chan Low, historien et observateur politique
« Les jeunes préfèrent s’engager autrement »
Selon l’historien et l’observateur politique Jocelyn Chan Low, ce n’est pas seulement à l’île Maurice que les jeunes ont tendance à se désintéresser de la chose politique. « Le désintéressement des jeunes à la politique est un phénomène mondial. Prenons l’exemple de la France, selon le sondage de IFOP, plus de 50 % des jeunes Français de la tranche d’âge de 18 à 25 ans ont affirmé qu’ils bouderont les urnes tant qu’ils ne verront pas un candidat qui représente leurs idées », dixit-il.
Poursuivant sa lancée, Jocelyn Chan Low confie qu’il existe une perception à Maurice que la politique est sale et que tous les politiciens sont des corrompus. C’est en se basant sur ces perceptions, dit-il, que les jeunes expriment une opinion défavorable sur la politique lorsqu’ils sont appelés à donner leurs avis sur ce sujet. De plus, l’historien estime que la majorité des jeunes ne se retrouvent pas dans les coalitions politiques. « Lorsque deux ou plusieurs blocs politiques font alliance, les jeunes ont peu de chances d’obtenir un ticket. Le fait que les jeunes ont le sentiment qu’ils sont sous-représentés dans une configuration politique, ils préfèrent s’abstenir de voter lors des élections », avance-t-il.
Avec le Covid-19, Jocelyn Chan Low dit noté que les jeunes ont tendance à abandonner les partis traditionnels au profit des mouvements apolitiques comme les partis écologiques. « Leur engagement passe souvent par des pratiques individuelles qui rejoignent des intérêts collectifs : faire du compost, par exemple, ou faire du bénévolat », soutient-il. Ce dernier prend comme exemple le phénomène ‘Black Lives Matter’ ou des milliers de jeunes Américains ont descendu dans les rues pour manifester contre les violences policières et le racisme envers les noirs. En ce qui concerne Maurice, il dit constater que bon nombre de jeunes préfèrent s’engager dans des actions sociales ou après des mouvements écologiques au lieu de suivre un parti politique.
Christina Chan Meetoo, chargée de cour à l’université de Maurice
« Les anciens leaders doivent faire de la place aux jeunes »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les jeunes ne sont pas dépolitisés, comme l’explique Christina Chan-Meetoo, senior Lecturer à l’Université de Maurice : « Il faut rompre avec l’idée que les jeunes ne s’intéressent pas à la politique, sont individualistes et peu préoccupés par les enjeux d’intérêt général. Les moins de 35 ans ont une conscience politique forte, à l’image de leurs aînés, car à Maurice, on parle beaucoup de politique : dans la famille, dans la cour de récréation, à l’université, dans les médias. A Maurice, on aime le débat, la polémique, la joute intellectuelle. »
Dans la même foulée, la Senior Lecturer nous explique qu’une de ses élèves à l’université de Maurice avait effectué un ‘survey’ sur les jeunes et la politique, il y a quelque temps de cela auprès d’un échantillon de jeunes. « Ce sondage rapporte que la majorité des jeunes à Maurice ne sont pas engagés politiquement mais une bonne partie d’entre eux désirait s’engager dans le futur, mais la majeure partie ne sait pas comment. Il existe chez les jeunes une impression qu’on ne les écoute pas et que la scène politique leur est inaccessible », soutienne-t-elle.
Toujours d’après ce Survey réalisé par une de ses élèves, Christina Chan-Meetoo dit noter quatre fils de pensées des jeunes sur la politique. « Premièrement, nous avons des jeunes qui disent soutenir des partis politiques sur ordre de leurs parents. Deuxièmement, certains jeunes confient qu’ils soutiendraient une partie politique si celle-ci promet un emploi ou un avantage personnel en échange. Troisièmement, certains jeunes affirment que le système politique à Maurice favorise uniquement des partis traditionnels et qu’ils sont contraints de choisir uniquement un de ces partis traditionnels pour ne pas gaspiller leur vote avec les petits partis. Finalement, il existe un petit nombre de jeunes qui disent soutenir un parti politique uniquement selon leur programme électoral », affirme-t-elle.
D’autre part, la chargée de cour en communication confie que plus d’un jeune sur deux sont contre les coalitions politiques. « Pour les jeunes, les alliances politiques ne sont rien que des farces. Certains leaders politiques sont tantôt amis et tantôt ennemis. Les jeunes se disent fatigués avec toutes les combinaisons d’alliances qu’ils ont vues durant les deux dernières décennies », déclare-t-elle. Cette dernière estime que tant que les quelques politiciens qui s’autoproclament ‘leader historique’ ne prendront pas leur retraite politique, les jeunes ne vont jamais s’intéresser à la politique. « C’est pour cette raison que la grande majorité des jeunes préfèrent s’engager dans des mouvements écologiques et autres, au lieu de suivre une quelconque formation politique », parle-t-elle.

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